Soudan, Pluie de misère au Darfour - Pierre Abensur
     
Soudan, Pluie de misère au Darfour
Soudan, Mai 2004. Qualifié de « nettoyage ethnique » par nombre d’observateurs, le conflit du Darfour oppose le gouvernement soudanais et sa milice arabe des « Janjaweeds » aux populations négro-africaines entrées en rébellion en février 2003. Cette guerre a déjà provoqué la mort d’au moins dix mille personnes et l’exode de près d’un million d’autres.

Bahaï est en effervescence humanitaire. Les missions d’évaluation se succèdent dans ce minuscule village tchadien posé à quelques pas de la frontière avec le Soudan. Pourtant rien ne pointe dans le sillage des gros 4x4 arborant force logos humanitaires : le projet d’installation d’un camp regroupant les vingt mille réfugiés du secteur est renvoyé sine die. L’IRC (International Rescue Comittee), seule ONG présente sur le site, déplore une vingtaine de jeunes enfants morts de déshydratation suite à des diarrhées sanglantes au cours des dernières semaines. La rareté et la mauvaise qualité de l’eau sont la cause de nombreuses maladies touchant des organismes déjà affaiblis par la malnutrition et les conditions de vie dans le désert. « Nous n’étions pas tous des bergers rompus à la vie en brousse, raconte Ali Yaya qui possédait une pharmacie à M’Bourou, un village situé à deux cents kilomètres de la frontière. Il y avait aussi des commerçants et des fonctionnaires. Certains possédaient des véhicules, mais quand il a fallu s’enfuir, nous sommes tous partis à pied, par petits groupes, et beaucoup ne sont pas arrivés jusqu’ici …».

Qualifiée de campagne de nettoyage ethnique par les plus sérieuses organisations humanitaires et internationales, la crise du Darfour trouve ses origines dans de banals incidents entre fermiers, survenus lors des grandes sécheresses des années quatre-vingt. Les tribus pastorales arabes qui, tout au long de l’année, migrent avec leurs troupeaux de chameaux à la recherche de pâturages, n’ont plus respecté les accords de transhumance passés avec les agriculteurs autochtones d’ethnies négro-africaines. Au fil des années, les accrochages entre nomades et sédentaires se sont généralisés, prenant la tournure d’un conflit inter ethnique dont le principal enjeu était le droit à la terre. Révoltées par l’attitude d’un gouvernement soudanais systématiquement pro-arabe, les tribus Furs, Massalits, Meidobs et Zaghawas se sont constituées en comités d’auto défense puis en mouvements rebelles. C’est en février 2003 que l’ALS (Armée de Libération du Soudan) lance ses premières attaques contre des postes de police du Djebel Mara, s’emparant ensuite de petites localités, puis de la capitale El Fasher sans rencontrer de véritable résistance de la part des militaires locaux qui pour la plupart, appartiennent aux mêmes ethnies ques les rebelles. Mais le gouvernement, concentré sur le front sud du pays où une autre guerre fait rage depuis vingt ans, n’entend pas se laisser déborder par l’ouest et fait appel aux milices arabes armées pour mettre au point sa brutale contre attaque. L’aviation bombarde massivement les villes et villages avant l’assaut des troupes terrestres appuyées par les Janjaweeds. Ces « Cavaliers du Diable » tuent, violent, pillent et incendient les villages, provoquant un exode massif des populations. Huit cent mille civils s’entassent dans des camps en périphérie des villes contrôlées par l’armée alors que cent vingt mille autres trouvent refuge au Tchad.


Plusieurs kilomètres après avoir franchi la série de ouedis (lit de rivières asséchées) qui marquent l’entrée en territoire soudanais, le Land Cruiser serpente entre les arbustes quand deux tirs de sommation retentissent. Plusieurs dizaines d’ombres prolongées par les canons de leurs armes se dressent dans la nuit. « Les frères de l’ALS », rassure un occupant du véhicule. Après reconnaissance et accolades d’usage, les hommes expliquent qu’ils sécurisent la zone pour faciliter le passage vers le Tchad d’une centaine de civils. Essentiellement composé de femmes et d’enfants rendus hagards par la fatigue, le groupe chemine lentement, et de nuit. « A cause de la chaleur et des Antonov (bombardiers)», résume un officier en désignant le ciel.
Située à quatre vingt kilomètres de la frontière tchadienne, le chef lieu de Farraouia comptait plusieurs milliers d’habitants. Il ne reste aujourd’hui que quelques centaines de civils qui, craignant de nouvelles attaques malgré le cessez-le-feu, préfèrent vivre en brousse, quitte à marcher plusieurs heures pour se rendre au puits. Les huttes ayant échappé aux bombes et aux Janjaweeds sont occupées par les combattants rebelles. Les pick-up d’où pointent canons de mitrailleuses et de lance-roquettes sont les seuls véhicules circulant dans la localité. Responsable de la base, le colonel Congo, n’a que vingt-trois ans mais sa bravoure au combat et ses origines familiales en font un chef militaire incontesté. Allongé sur sa natte, il plaisante avec ses hommes tout en sirotant quelques verres d’alcool de datte - lui qui ne pratique plus l’Islam pour ne pas prier le même Dieu que ses ennemis - puis se lève prestement pour accueillir un visiteur. Ancien président de la Cour de Farraouia, le vieillard part aussitôt dans un long monologue enflammé. « J’ai 85 ans, assure-t-il. Mes parents ont connu le Darfour indépendant (avant 1916) et moi l’occupation anglaise. Jamais les colons n’ont bombardé et brûlé nos villages comme le fait notre propre gouvernement. Ma famille a été décimée par des Arabes dont certains sont des émigrés tchadiens de deuxième génération alors que mes ancêtres occupaient le Royaume de Nubie, il y a déjà plusieurs siècles !»

La piste qui s’enfonce vers l’intérieur du pays semble donner raison au magistrat. Des dizaines de villages brûlés ou simplement abandonnés se succèdent. Mais au delà de la désolation, cette région balayée par les vents de sable semble figée dans un passé immémorial. Construites en bois, pisé ou pierres, les huttes aux toits de chaume évoquent un mode vie millénariste et rien dans le mobilier, - si ce n’est parfois quelque poste de radio-, ne trouble l’impression d’avoir remonté le temps . « Notre seul contact avec le gouvernement se résumait au payement des taxes sur le bétail, une fois par an, s’indigne le chef traditionnel du village de Karro. Nous assurions même le fonctionnement de l’école. Depuis quelques mois, notre population a quintuplé à cause des personnes déplacées qui sont venues s’installer aux alentours. Ces gens qui ont tout perdu ne peuvent même pas gagner la frontière tchadienne à cause du manque de points d’eau sur le trajet. Ils se nourrissent de baies non comestibles sauf après une longue cuisson. Certains tuent leurs derniers moutons. Que se passera t-il quand nos puits qui fonctionnent vingt heures par jour seront asséchés ? »

Dans le village de Birjaffa, plusieurs centaines de personnes se sont réunies sous de grands arbres pour la visite de responsables de l’ALS. Ancien fonctionnaire d’un ministère à Kartoum, Souleymane a rejoint les rangs du mouvement en qualité d’attaché aux relations humanitaires. Sa fonction consiste à faciliter la venue d’ONG occidentales. « Je n’ai pas de grandes nouvelles à vous apporter. Les puissances étrangères connaissent notre situation mais le gouvernement empêche l’intervention des organisations en prétextant que la zone n’est pas sure », s’indigne celui qu’on surnomme « l’ingénieur ». Le lendemain, quatre véhicules circulant à grande vitesse sont interceptés par une patrouille de l’ALS dans une zone limitrophe. A leur bord, une dizaine de Soudanais et trois expatriés qui prétendent faire partie d’une ONG norvégienne. Leurs nationalités laissent néanmoins quelques doutes à Souleymane qui craint une opération des services de renseignements soudanais et décide de les interroger. L’opération - trajet, vérification et annonce de libération compris - prendra près de quarante huit heures, le temps pour Kartoum d’annoncer que des expatriés humanitaires sont prisonniers des rebelles. Et pour l’ONG scandinave d’interrompre ses programmes jusqu’à nouvel ordre…
Pierre Abensur


Encadré

Les retombées de la crise du Darfour sur le Tchad voisin.

Cent vingt mille réfugiés soudanais vivent actuellement au Tchad dans une douzaine de camps. La solidarité entre populations appartenant souvent aux mêmes ethnies -jadis divisées par des frontières coloniales-, reste forte mais les faibles ressources naturelles ne pourront pas, à moyen terme, supporter un tel afflux de population.
Mais la crise du Darfour ébranle aussi le pouvoir à N’Djamena Originaire de la ville frontalière de Tiné, Idriss Deby avait renversé son prédécesseur Hissène Habré en lançant une offensive depuis le Darfour, avec l’appui de son clan Zaghawa et de… Kartoum. Et malgré le cessez-le-feu qu’il est parvenu à faire signer aux deux parties le 8 avril 2004, le président tchadien n’a jamais été aussi menacé. D’un côté par le Soudan qui l’accuse de collusion avec les rebelles et laisse ses Janjaweeds attaquer des localités tchadiennes, de l’autre par son propre entourage qui lui reproche son manque de soutien aux frères Zaghawas et a tenté de le renverser par un coup d’état. Affaire à suivre…

PA



















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