Rails Quotidiens - Pierre Abensur
     
Rails Quotidiens
La « pendularité » est un néologisme qui désigne les déplacements quotidiens, à tranches horaires fixes, de personnes allant de leur domicile vers leur lieu de travail et inversement. Ces notions de régularité, de répétitivité et de masse peuvent évoquer une monotonie qui se révèle factice. Chaque trajet apporte son lot d’inédits aux intéressés.
L’automobile pollue, obstrue, elle est énergétivore et antisociale. En matière de déplacement, le civisme est devenu une affaire de transports en commun.
Voyager en train donne à la fois un sentiment de liberté et d’aliénation. Lire, travailler, somnoler, se mirer dans les yeux des vaches… chacun sa voie. Par contre, l’itinéraire, les étapes et le rythme sont des épreuves imposées. Le train est une bulle dans laquelle nos sens sont en décalage. Les sons, les odeurs, la température, qui règnent à l’intérieur n’ont pas de cohérence avec ce que l’œil perçoit à travers la vitre de ce terrarium en marche.
Contrairement à l’environnement routier sans cesse remodelé, le train offre un panorama plus brut, plus contrasté, où alternent jungles végétales, industrielles et urbaines. Dans les zones d’activités économiques, les entreprises orientent leurs façades les plus attractives vers les usagers de la route. Les parties situées vers les voies ferrées représentent l’envers du décor. Alors l’œil erre sur ces parties cachées, fouille dans ces improbables stocks, mais la vitesse ne lui cède que des bribes.
Stimulé ou épuisé par un défilement d’images presque subliminales, le cerveau se met régulièrement en mode rêverie. Il paraîtrait que le rêve ne dure que quelques secondes alors que l’accomplissement des actions qui s’y déroulent prendrait des heures. En train c’est l’inverse, le voyage dure longtemps mais le film des images mémorisées ne dure que quelques instants.
Une forme de rêve consiste à intercepter une image et construire une histoire autour d’elle. Faire chaque jour le même trajet ne permet pas de réaliser la même photo. Les paramètres de lumière, de situation, de cadre et de vitesse, rendraient vaine toute tentative d’y parvenir. Il arrive pourtant, qu’à plusieurs mois d’intervalle et sans le vouloir, on reproduise des cadrages presque à l’identique. La répétitivité du parcours permet parfois d’intercepter une image qui ne reste dans le champ de vision qu’une fraction de seconde, mais conserver en état de fraîcheur la réceptivité grâce à laquelle on appréhende chaque trajet comme une nouvelle exploration demeure l’épreuve la plus difficile.

Réalisation du travail

Les images sélectionnées sont le fruit d’une année de trajets à raison de deux ou trois fois par semaine entre Seyssel-Corbonnod et Genève Cornavin. J’ai travaillé sur un support argentique 6x6 en premier lieu pour des questions esthétiques, notamment la faible profondeur de champ et la qualité du flou de bouger. Je donne également beaucoup d’importance à l’engagement que représente l’acte photographique quand le nombre de prises de vues est restreint. Que ce soit pour son coût financier ou pour la scène consécutive dont il nous ampute, un déclenchement, n’est jamais vécu comme un acte anodin et chaque mouvement d’obturateur est porteur d’un sentiment d’espoir ou de frustration. Dans ces conditions de prises de vues, les ratés sont évidemment plus fréquents mais par force, les images restent uniques et leur singularité est parfois renforcée par ce qui s’en est échappé. L’acceptation des contraintes de luminosité et de vitesse qui altèrent la qualité purement technique des images était aussi un choix qui visait à reproduire l’impression de la perception visuelle en situation réelle.
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